Le pardon
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Parcours « Témoins »· étape 1/1
Le pardon
J'ai longtemps cru que demander pardon était une forme de douceur.
Une manière de ne pas blesser. De ne pas déranger.
De laisser aux autres un peu plus de place qu'à moi.
Alors je m'excusais... Pas seulement lorsque j'avais fait une erreur…
Parfois simplement parce que quelque chose, chez moi, risquait de déranger quelqu'un.
· Un besoin.
· Une limite.
· Une fatigue.
· Un silence.
· Un changement d'avis.
· Une émotion trop grande.
· Une parole trop vive.
· Une présence trop intense.
Je ne le voyais pas encore, mais j'avais appris à considérer ma présence comme quelque chose qu'il fallait ajuster, minimiser…
· Le bon ton.
· Le bon moment.
· La bonne manière.
· Ne pas trop demander.
· Ne pas trop prendre.
· Ne pas trop ressentir.
· Ne pas être trop.
Je croyais que c'était de l'attention. Que cela était aussi une manière de me surveiller.
Mon corps, lui, avait appris avant moi.
Une personne était contrariée ? Quelque chose changeait dans l'air.
Un ton. Un silence. Un regard.
Et immédiatement, mon corps se mettait à chercher :
Où est-ce que j'ai merdé ? Qu'est-ce que j'ai dit ? Quel mot ? Quel ton ? Quel geste ?
Mon cerveau remontait la conversation comme on rebobine une bande à la recherche de l'instant précis où j'avais provoqué quelque chose, et cependant avec ce besoin de ne pas effacer d’être qui je suis...
Et avant même d'avoir trouvé la réponse, mon ventre s'était déjà serré.
Mes épaules aussi.
Ma respiration devenait plus courte.
Ma peau se faisait moite.
Ma poitrine se serrait. Un frisson me traversait.
J'avais envie de parler. Et en même temps, envie de fuir.
Et presque toujours, quelque part dans le raisonnement, il y avait ce petit mot :
Pardon.
Pardon, était devenu un réflexe corporel…
Mon corps avait appris à demander pardon avant même que mon esprit ait décidé s'il y avait quelque chose à pardonner.
De la fermeture à ce qui naît
Mais il n'y avait pas que la contrariété.
Il y avait aussi le beau.
Et c'est peut-être cela qui rendait tout plus compliqué.
Parce que mon intensité ne faisait pas que déranger.
Elle faisait aussi naître.
Une conversation pouvait m'allumer.
· Une idée.
· Une joute.
· Une répartie.
· Un mot à double sens.
· Un humour partagé.
Quelqu'un qui répondait assez vite pour que mon esprit ait envie d'aller encore plus loin.
Alors quelque chose circulait. (#stimulation intellectuelle)
Je le sentais dans mon corps.
Une chaleur. Une énergie vive. Un sourire qui venait tout seul.
Cette sensation presque physique d'être pleinement éveillée.
Vivante.
Et souvent, mon interlocuteur, aussi changeait.
· Il parlait davantage.
· Riait davantage.
· Se dévoilait.
· Devenait plus spontané.
· Plus passionné.
· Il me cherchait.
· Prolongeait les conversations.
· Prenait plaisir aux joutes.
Et moi aussi.
Je devenais plus vive. Mon esprit s'aiguisait. Ma mémoire se réveillait.
· Je cherchais.
· Je pensais.
· Je répondais.
Je devenais moi-même une version plus vivante de moi.
La rencontre me nourrissait, et me permettait d’être une version +++ de moi-même…
De ce qui naît au basculement
Puis parfois, presque imperceptiblement, le jeu changeait.
Une phrase avait un double sens. Un regard durait un peu plus longtemps.
Une plaisanterie faisait naître autre chose. Un désir. Une tension apparaissait.
Et mon corps le savait.
Avant ma tête.
Une chaleur plus profonde. Un frisson.
Quelque chose qui se nouait dans le bas de mon ventre. Un plaisir. Une envie.
La sensation troublante d'être regardée et d'être pleinement vivante dans ce regard.
Je pouvais encore rire. Continuer la joute. Faire comme si.
Mon corps avait compris bien avant mon intellect que ce n'était plus seulement un jeu.
Et c'est là que le contrôle revenait.
Je n'avais pas décidé de séduire. Je n'avais pas décidé de faire naître du désir.
Je n'avais pas décidé de devenir importante dans le regard de quelqu'un.
J'étais simplement moi.
· Vive.
· Passionnée.
· Curieuse.
· Joueuse.
· Désirante.
· Libre.
· Vraie.
· Entière.
· Rapide.
Et quelque chose était né.
Sans intention. Sans stratégie. Sans que je l'aie demandé.
Alors je reculais. Je coupais. Je remettais de la distance.
Je devenais froide. Plus contrôlée.
Comme si je devais immédiatement reprendre ce que j'avais laissé échapper.
Comme si faire naître quelque chose chez quelqu'un créait automatiquement une responsabilité chez moi.
Et là encore, intérieurement, je m’excusais : « Pardon si je t'ai troublé. Pardon si j'ai aimé cette conversation. Pardon si j'ai laissé passer ce double sens. Pardon si quelque chose est né que je ne pouvais pas poursuivre ».
Pas par manque d'envie, Dieu que non, mais davantage par besoin de contrôle sur mes choix de vie, mon abstinence…
Et parfois, ce contrôle n'était pas seulement une manière de me protéger.
C'était aussi une manière de protéger l'autre, de respecter leurs choix, leurs engagements, leur vie, même lorsque mon désir aurait pu me pousser ailleurs.
Je pouvais ressentir profondément sans considérer que ce que je ressentais me donnait le droit de le prendre.
Comme si j'étais responsable de tout ce que ma présence provoquait.
De la fuite au paradoxe
Il m'a fallu longtemps pour comprendre le paradoxe.
Ce qui attirait était aussi ce qui pouvait effrayer.
Mon intensité pouvait libérer et déborder. Mon intelligence pouvait éclairer et devenir implacable. Ma passion pouvait donner de la vie et devenir envahissante. Mon désir pouvait créer une rencontre et créer une situation à laquelle l'autre n'était pas prêt.
Je le sais.
Je ne veux pas romantiser cela.
Mais je ne veux plus non plus m'en excuser.
Parce que j'ai longtemps cru que la solution était de devenir :
· Moins vive.
· Moins passionnée.
· Moins drôle.
· Moins intelligente.
· Moins démonstrative.
· Moins aimante.
· Moins désirante.
· Moins moi.
Et pourtant…
Même en me faisant plus petite, même en essayant de me réduire : je restais malgré tout « trop ».
Parce que je ne sais pas ressentir à moitié.
Je ne sais pas aimer à moitié.
Je ne sais pas être passionnée à moitié.
Alors lorsque je sentais que je devenais trop pour quelqu'un, je ne devenais pas moins intense…
Je devenais froide… Plus contrôlée.
Je ne laissais plus rien passer.
Et finalement, je coupais.
Mon corps entier se refermait instantanément.
Comme si une porte claquait de l'intérieur.
Et ce qui, quelques instants plus tôt, était vivant, devenait silencieux.
Contrôlé.
Vide.
Je ressentais alors cette forme de mort intérieure que je connaissais trop bien.
Être à court de vie.
Et parfois, il y avait même de la colère :
Contre l'autre, parce qu'il ne pouvait pas accueillir ce que j'étais.
Et contre moi, parce que je savais : je suis trop.
Mais une autre vérité hurlait plus fort : je ne peux pas être moins, si je veux rester pleinement « moi ».
Du creux à la reconquête de soi
Il m'a fallu du temps pour comprendre que comprendre quelqu'un ne signifiait pas porter ce qu'il ressentait.
Je peux comprendre une colère sans en être responsable.
Je peux voir une blessure sans avoir à la réparer.
Comprendre un mécanisme ne m'oblige pas à l'excuser.
Je peux reconnaître ce que j'ai provoqué sans porter ce que je n'ai pas provoqué.
Je peux ressentir du désir sans devoir lui donner une suite.
Je peux faire naître quelque chose sans en être coupable.
Je peux choisir de partir sans nier ce qui a existé.
Et surtout, je peux laisser à l'autre ce qui lui appartient.
· Son émotion.
· Son désir.
· Son attachement.
· Sa déception.
· Son interprétation.
· Sa liberté.
Comme je peux garder pour moi ce qui m'appartient.
· Mes limites.
· Mes choix.
· Mes responsabilités.
· Mes erreurs.
· Mon désir.
· Mon intensité.
Alors aujourd'hui, je ne veux plus demander pardon pour tout ce que ma présence fait naître.
Je ne veux plus demander pardon :
· Pour être vive.
· Pour être passionnée.
· Pour rire.
· Pour penser vite.
· Pour désirer.
· Pour aimer.
· Pour prendre de la place.
Aujourd’hui, je ne veux pas non plus faire de mon intensité une excuse.
Je veux apprendre à la porter. À savoir quand elle ouvre.
Quand elle réveille. Quand elle libère. Et quand elle brûle.
Je veux apprendre à ne plus m'éteindre pour éviter le feu.
Je vais encore me tromper et je veux encore pouvoir me tromper.
Je vais encore blesser parfois sans l'avoir voulu.
Il m'arrivera encore de mal comprendre.
Et dans ces moments-là, je demanderai pardon.
Pas pour avoir le droit de continuer à exister.
Mais parce que quelque chose m'appartiendra réellement.
C'est peut-être là que le mot retrouve enfin son sens.
Le pardon n'est pas une disparition.
Il ne devrait pas servir à effacer celui qui demande pour soulager celui qui reçoit.
Il devrait pouvoir être une rencontre entre deux responsabilités.
La mienne.
Et celle de l'autre.
Sans les confondre.
Alors, lorsque le vieux réflexe reviendra, lorsque mon corps se contractera parce que quelqu'un est contrarié, lorsque ma poitrine se serrera, lorsque cette envie de réparer remontera jusqu'à ma gorge
Je pourrai peut-être m'arrêter. Et prendre un instant pour respirer.
Et me demander :
Est-ce que quelque chose m'appartient ?
Si oui, je le prendrai.
Si non, je le laisserai là.
Par justesse.
Et peut-être qu'un jour, lorsque le mot reviendra jusqu'à mes lèvres, « Pardon ».
Je pourrai choisir. Le dire lorsque j'ai quelque chose à reconnaître.
Et ne pas le dire lorsque je n'ai fait que vivre.
Je ne veux plus devenir plus petite pour être facile à aimer.
Je veux être entière. Avec mon feu.
· Ma passion.
· Mon humour.
· Mon désir.
· Mon énergie.
Avec tout ce qui fait de moi celle que je suis.
Je ne veux plus m'excuser d'être trop.
Je veux simplement être moi.
Je peux regarder quelqu'un sans chercher immédiatement à savoir ce que je dois faire de ce qu'il provoque en moi.
Je peux ressentir sans absorber. Comprendre sans porter. Aimer sans m'effacer.
Et laisser à chacun ce qui lui appartient.
Alors je regarde.
Vraiment.
Pas pour savoir. Pas pour réparer. Pas pour juger.
Pour témoigner.
De ce que j'ai vu. De ce que j'ai ressenti.
De ce que chaque rencontre a laissé en moi.
Et de ce que je ne saurai totalement d’elles.
Peut-être est-ce ainsi que je peux devenir témoin, ni plus, ni moins.
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